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    Voie du Milieu

    La forme de Taiji: un voyage intérieur

    Par Fabian Cretton, 31 Décembre 2016, modification le 14.01.2017 section "flux interne".

     

    Ce texte est avant tout une aide pour les pratiquants de notre école afin de les guider dans la pratique d'une forme de Taiji. C'est un premier essais pour formaliser la pratique tirée de l'enseignement de Yang Cheng Long, et peut-être une petite contribution à la littérature actuelle sur le Taiji.

     

    Introduction

    La forme de Taiji est un enchainement de mouvements d’essence martiale. Elle correspond donc au taolu des autres styles de kung-fu chinois et au kata des arts martiaux japonais. Elle est constituée de déplacements, de mouvements classiques de défense et d’attaque (coups de pieds/poings, genoux/coudes, clés, balayages, etc.), ainsi que des mouvements de base du Taiji : Parer, Dévier, Presser, Pousser, Déraciner, Tordre, Coup de coude, Coup d’épaule (Péng掤, Lǚ 捋, Jǐ 挤, An 按, Cǎi 採, Liè 挒, Zhǒu 肘, Kào 靠).

     
     

    Lorsque l’on parle des fameuses 13 postures du Taiji, il s’agit de ces 8 techniques pré-citées (en image ci-dessus) et des 5 déplacements (4 directions cardinales + retour au centre). La plupart des styles de Taiji ont ainsi une forme de base appelée « Les 13 postures ». Mais chaque lignée de Taiji possède ses propres formes à mains nues, avec des armes (épée, bâton, sabre, éventail, etc.), ou même à deux (DaLu). Les formes de différents styles ont souvent en commun les mêmes noms de postures (comme « brosser la crinière du cheval » ou « saisir la queue de l’oiseau »), avec en français parfois des variations dues aux subtilités de traduction du chinois vers le français (« saisir la queue de l’oiseau », « attraper la queue de l’oiseau », « saisir la queue du moineau », etc.).

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    Forme et travail interne

    La pratique de la forme permet de calmer l’esprit et les pensées, c’est une méditation en mouvement, une pratique de sérénité. On peut alors soit ne penser à rien  et faire le vide de l’esprit (ce qui requiert en général un haut niveau de pratique), soit ne penser qu’à une seule chose en posant notre attention sur un point d’ancrage.

    Alors que différentes formes peuvent proposer un travail spécifique (postures, techniques, armes, etc.), une même forme de Taiji peut être pratiquée dans différents buts, ceci en prêtant attention à des éléments particuliers. C’est une des raisons pour lesquelles on parle de travail interne, le mouvement externe étant alors le même.

     

    Dans notre école, la forme est un outil primordial pour accéder au travail interne. Les techniques elles-mêmes sont bien sûr importantes, mais secondaires. Notre école propose un travail peu ordinaire qui repose sur une détente musculaire profonde, une harmonisation minutieuse de l’ensemble du corps, et donc du corps et de l’esprit : le flux interne. La forme de Taiji, complétée par d’autres exercices plus physiques ou au contraire plus méditatifs, est un outil fondamental pour développer ce flux interne.

    Il n’est donc pas question ici de prétendre présenter "la" manière juste de pratiquer une forme, mais plutôt de proposer une méthode pour avancer étape par étape dans la pratique d’une forme, afin de pouvoir développer le flux interne. Certaines étapes ou points clés sont pratiqués dans beaucoup d’écoles (vide et plein, posture, spirales, etc.), mais d'autres étapes, plus minutieuses, sont souvent encore méconnues et nous sont enseignées par Maître Yang Cheng Long.

    Le flux interne : le travail interne de notre école

    Le travail du flux interne (TōngTòu 通透) est vraiment très particulier et peu répandu de nos jours, c’est le travail proposé par notre Maître Yang Cheng Long (Yang Laoshi), et c’est donc le cœur de notre pratique. Il s’agit d’un état palpable, qui n’a rien de mystérieux ni de purement théorique/ésotérique : on le sent, par exemple, lorsque l’on saisit le poignet d’une personne qui le possède. On peut difficilement émettre de la force car notre force se dissout dans le corps du partenaire, on tombe dans le vide (comme exprimé dans les classiques du Taiji). Il est, dans notre école, au cœur du travail énergétique que l’on approche ici par le mouvement, mais aussi par du ressenti plus subtile.

    Ce travail est le fruit de ses recherches, mais il n’est pas le fruit de son imagination. Yang Laoshi a rencontré différents maîtres qui lui ont indiqué cette voie, puis il a consacré sa vie à la pratique du Tao à travers le Taiji et en se basant sur les classiques de Taiji ainsi que l'ensemble des classiques de la littérature chinoise (Dàodé Jīng 道德经, Yì Jīng , Huángdì Nèijīng 黄帝内经, Sūn zǐ Bīng Fǎ 孙子兵法, etc.). La particularité de son approche est qu’il a continuellement cherché à intégrer ces principes dans sa pratique et son état interne, en testant et validant la direction qu’il prenait. Il a réellement mis en pratique la théorie. Pour moi Yang Laoshi est un Mozart des arts martiaux, talentueux au combat depuis son plus jeune âge, et c'est ainsi grâce à son talent et à sa passion qu'il a pu développer une maîtrise du flux interne tel que décrit notamment dans le Traité de Taiji Quan. En 2013 j'ai proposé une traduction "inédite" de ce traité (comparée à des dizaines de traductions existantes) en me basant sur son savoir-faire, et j'ajouterais ainsi dans ce document des liens vers les passages concernés.

    Il faut noter qu’il existe en Chine de nombreuses approches du travail interne (NèiGōng 內功,  QìGōng 气功, etc.). Les plus connues, de manière générale, font grandement référence aux centres énergétiques (les Dāntián 丹田), au souffle (un grand travail lié à la respiration), au travail énergétique sur les méridiens (comme la petite et grande circulation céleste par exemple). J'en veux pour preuve le contenu des articles Wikipedia que j'ai lié à ces notions. Mais la grande différence est que le flux interne, sans négliger ces aspects-là, met l’accent sur le corps dans sa globalité:

    • respiration et mouvement respiratoire de l’ensemble du corps, que l’on laisse s’installer naturellement, par de petits exercices, mais sans mettre l’accent sur la respiration à tout moment (dans chaque exercice, dans la forme, etc.)

    • circulation énergétique sur l’ensemble du corps, l’ensemble des cellules, sans mettre en avant le/les DanTian ou les méridiens par exemple

     

    Pour exemple: le travail plus classique de respiration abdominale ou encore de petite/grande circulation (Xiǎo/Dà Zhōu Tiān 小/大周天),  nous les travaillons aussi, mais ce n’est qu’une petite partie de notre pratique car on remet ce travail "localisé" dans le contexte de l'ensemble de l'être.

    Par rapport à ma recherche personnelle

    Pour évaluer l’état interne d’une personne, de son état de détente ou de son flux interne par exemple, il suffit de poser nos mains et de ressentir. D’essayer d’émettre de la force (en poussant, en serrant, etc.) et sentir comment la personne transforme cette énergie à son avantage, non pas par des mouvements externes qui consisteraient à dévier ou répondre par une technique puissante ou rapide, mais sentir cette force littéralement dissoute, menée au sol (ce qui n’est possible que si l’on est détendu et surtout connecté), pour ensuite la retourner. Il s'agit d'un principe de base du Taiji qui consiste à emprunter la force pour la retourner (Jiēlì Dǎlì 接力打力).

    Un échange de Tui Shou avec Yang Laoshi s’avère bien court, même pour des pratiquants chevronnés. Il ne s’essouffle pas, il n’entre pas dans des échangent techniques ou rapides, mais dès que l’on veut émettre de la force on tombe dans le vide, il est impossible de garder ses racines : on perd notre stabilité soit parce qu’il nous laisse tomber dans le vide (même si l’on garde nos mains sur lui ou que l’on saisit son bras par exemple), soit parce qu’il répond et on se sent repoussé par notre propre poussée.

     

    En plus de 20 ans de recherche en Taiji j’ai rencontré des milliers de pratiquants, j’ai posé mes mains sur beaucoup de profs, de maîtres, d’auteurs de livres. J’ai beaucoup de respect pour tous les gens qui dédient une vie à la pratique et qui sont, je le pense sincèrement, brillants (niveau santé, niveau martial, niveau philosophique, etc.). Mais pour sûr je n’ai jamais ressenti ce même travail interne. Je ne tiens pas du tout à entrer dans des discussions du genre « c’est le vrai Taiji » ou « ce Taiji est meilleur que les autres », mais je peux affirmer que ce travail est très peu répandu, qu’il est différent de beaucoup d’autres approches de Taiji (bien qu’il soit similaire sur certains points), et surtout qu’il colle à 100% aux idées décrites dans les classiques du Taiji. Pour Yang Laoshi il est certain que d’autres pratiquants au monde ont acquis ce même savoir–faire (Gōngfū ou Kung-fu 功夫) et sont même plus avancés que lui. D'ailleurs ce savoir-faire est décrit dans les textes du Taiji,  notamment sur la description qu'il est faite de l'état interne de Yáng Chéng Fu dans le livre chinois Dān Dào Xīn Chuán (丹道薪传 de 张义尚 - page 399).

     
     

    Une recherche sur le terme "TongTou" 通透 donne des milliers de résultats sur un site de recherche chinois comme Baidu (tester ici), alors que lors d'une recherche en 2015 il ne sortait quasi rien de pertinent sur des recherches en français ou anglais. Par contraste, une recherche sur le terme "FangSong", qui a été dès le départ profondément lié à la pratique de Taiji en occident, sort des milliers de résultats en français ou anglais. Cela illustre ce que je prétends, non pas de manière orgueilleuse mais pour sincèrement faire avancer notre compréhension du Taiji, sur le fait que ces notions sont encore peu connues de nos jours. Les deux seules pages que j'aie trouvées (fin 2015) et qui parle de "Tong tou" sont celle-ci et celle-ci, en anglais. Je mentionnerai aussi cet excellent article de Wee Kee Jin où le TongTou se retrouve pour moi dans cette notion de "connexion" qui va plus loin que l'étape de "synchronisation". Au niveau des textes chinois, je mentionnerais celui-ci qui est particulèrement intéressant pour sa description détaillée des aspects de FàngSōng, et qui mentionne les notions de TōngTòu et Jūnyún (voir ci-dessous).  Dans le Traité de Taiji Quan, le terme de référence pour cette notion de TōngTòu est Guànchuàn 貫串, qui véhicule cette même notion de "liaison", "perméabilité".

    Pour ma part je dirais simplement que c’est cet état-là qui me passionne et j’y dédie ainsi ma pratique, mes recherches, et mon enseignement.

    Les éléments de la pratique d’une forme, par étapes

    Voici une présentation des éléments que je propose dans la pratique des formes du Taiji. J’ai appris et entrainé ces aspects de différents profs ou maîtres de différentes écoles, et les éléments les plus avancés me sont donc enseignés par Yang Laoshi. De ce fait, certains aspects présentés ici sont communs à beaucoup d’écoles, d’autres sont plutôt méconnus, mais ils reposent tous sur les textes classiques.

    Les points présentés sont abordés graduellement, selon l’évolution de chaque pratiquant, et valables pour une vie de pratique. Il serait en effet difficile voire même contre-productif de vouloir mettre en œuvre l’ensemble de ces éléments dès le départ. Notre école n'ayant pas d'évaluation  officielle, comme l’utilisation de ceintures et grades dans la plupart des autres arts martiaux, j’ai regroupé ici les éléments par niveaux à titre indicatif pour aider le pratiquant à y voir plus clair.

    Vue d’ensemble de ces éléments

    L’attention et le retour sur soi

    L’intention pour améliorer certains aspects du mouvement et affiner le travail interne

    • Qualité particulière de mouvement (Yòngyì bùyòng lì 用意不用力)
      Dès le début de la pratique on cherche à se mouvoir de manière particulière et peu habituelle, harmonieuse et légère

    • Structure/alignement du corps (Shēntǐ duānzhèng 身体端正)
      Aligner le corps de manière à utiliser le moins de force musculaire possible pour maintenir une posture stable et bien enracinée

    • La taille guide le mouvement (Zhǔzǎi yú yāo 主宰于腰)
      Le traité de Taiji Quan dit « Les racines sont dans les pieds, l'émission dépend des jambes, le contrôle est dans la taille, et la manifestation est dans les extrémités » 
       

    • La détente (Fàngsōng 放松)
      Le Taiji se pratique dans une grande décontraction mentale et musculaire

    • Le vide et le plein (Xūshí 虚实)
      Dès l’entrée en mouvement le poids passe continuellement d’une jambe à l’autre

    • Mouvement en ronds/cercles (Yuánrùn 圆润)
      Tous les mouvements sont en cercles, ce qui inclut les mouvements circulaires des membres en bougeant dans l’espace (cercles externes), mais aussi les rotations des 5 axes (2 bras, 2 jambes et le tronc – cercles internes)

    L’affinage de l’attention et de l’intention pour raffiner le travail interne

    • Ouverture et fermeture (Kāi Hé 开合)
      La forme est une alternance de mouvements de transformation (accepter la force de l’adversaire, la mener au sol, Huà 化), et d’émission (répondre, pousser, Fā 发)

    • Détendre en continu (Fàngsōng 放松)
      Détendre l’esprit et le corps, ce qui inclut le calme ainsi qu’un relâchement musculaire maximal tout en maintenant la structure et la posture

     

    La liaison de tous ces éléments

     

    Vue détaillée de ces éléments

    L'attention et le retour sur soi

     
     
     

    Le calme de l’esprit et du corps (Jìng gōng 静功)

    Créer un état propice pour que le corps et l’esprit puissent se calmer, au niveau des pensées, des tensions mentales et corporelles. Les textes classiques parlent souvent du calme du cœur et du corps (le cœur peut ici faire référence aux émotions). La pratique de méditation en fait partie: c’est une pratique où on laisse les choses se calmer (à ne pas confondre avec la signification inverse, plus répandue en français, où “méditer” signifie “soumettre à une intense réflexion”). La pratique du taiji est une méditation active, en mouvement et en pleine conscience, basée sur le Yi 意 (la conscience corporelle).

    Le calme se met en place naturellement lorsque l’on pose notre conscience sur l’instant présent, sur un point d’ancrage. L’invitation au calme se fait dès la première posture d’une forme qui se nomme « préparation » (Yùbèi Shì 预备式), réalisée généralement en trois étapes:

    • calmer le corps, notamment en prenant une posture correcte (Diào Xíng 调形)

    • calmer le souffle, en respirant tranquillement et profondément (Diào Xi 调息)

    • calmer l’esprit, en le posant sur un point d’ancrage (Diào Shén 调神)

      Chaque élément décrit ci-dessous sert de bon point d'ancrage.

    La mémorisation des mouvements

    Pour pratiquer une forme il faut en premier lieur mémoriser un enchainement de mouvements. Le travail de mémorisation en lui-même apporte déjà en soit des bienfaits pour notre santé cérébrale.

     

    C’est la première étape et elle est incontournable. Notre conscience ne pouvant gérer qu’un élément à la fois, il faut d’abord connaitre suffisamment le mouvement avant de pouvoir passer aux étapes suivantes, c’est-à-dire connaitre suffisamment l’enchainement de mouvements pour ne pas avoir à y réfléchir et pouvoir ainsi poser l’attention sur un autre élément que cette première mémorisation.

     

    Par contre il n’est pas nécessaire de mémoriser une forme toute entière avant de passer aux autres étapes. On pourra passer aux étapes suivantes pour les mouvements qui sont déjà mémorisés. Dans l’idéal on fera une distinction entre la pratique de “mémorisation”, puis d’autres pratiques des étapes suivantes, mais il est tout à fait possible de poser l’attention sur une chose lors des mouvements déjà acquis, puis revenir sur la mémorisation lors des mouvements plus avancés dans la forme (notamment lorsqu’on pratique dans un groupe).

     

    L’attention et le plaisir – la méditation en mouvement

    Une forme de taiji est une méditation en mouvement. Dès que quelques mouvements sont mémorisés, on peut les exécuter en pleine conscience en gardant notre attention dans l’instant présent, sur le ressenti ou sur tout autre point d’ancrage.

     

    Dès le début de la pratique (et donc dès la mémorisation elle-même), on commence ainsi à tirer les bénéfices du taiji. De prendre plaisir dans ces mouvements calmes, lents, ronds et doux, et de laisser ainsi notre esprit se calmer en posant l’attention sur un point d’ancrage, a déjà un effet thérapeutique puissant à ne pas négliger.

     

    Cet effet puissant sera fortement atténué voir inhibé si l’on pratique la forme en nourrissant des soucis. Toute inquiétude (de ne pas faire juste, etc.), tout stress (« il faut vite que je fasse cela pour le travail »), tout doute (« mais est-ce que cela me fait vraiment du bien ? »)...toutes ces pensées négatives vont  diminuer l’effet positif, il est donc dommage de les nourrir.

     

    Si l’esprit vagabonde, ce n’est pas grave. Dès que l’on s’en rend compte, on fait juste en prendre conscience sans jugement (c’est important car sinon c’est ce jugement négatif qui, lui-même, aurait un impact sur la pratique), et on pose à nouveau notre conscience sur l’instant présent et le point d’ancrage que l’on a choisi. Il a été prouvé que ce processus-là (l’esprit vagabonde, on le ramène sur le point d’ancrage) n’a aucune influence négative sur les bienfaits d’une pratique méditative quelle qu’elle soit [1].

    L’intention pour améliorer certains aspects du mouvement et affiner le travail interne

    ​​Qualité particulière de mouvement (Yòngyì bùyòng Lì 用意不用力)

    ​Dès le début de la pratique on cherche à se mouvoir de manière particulière et peu habituelle, harmonieuse et légère. On ne se contente pas de bouger comme on le fait par habitude, mais on donne une saveur particulière au mouvement, notamment en détendant au maximum la tension musculaire, d’où cette phrase très connue des classiques du taiji « utiliser la pensée – la conscience corporelle – et non pas la force brute »  (Yòngyì bùyòng Lì 用意不用力).

    Du traité de Taiji Quan: «Le Qi est stimulé, l'attention est tournée vers l'intérieur»

    Dès le départ les mouvements demandent une certaine synchronisation de l’ensemble du corps. On fait souvent référence à la natation comme sport très complet, mais le taiji est une pratique au minimum toute aussi complète et qui demande une coordination encore plus grande et minutieuse. D’autre part la posture correcte donne une structure et un enracinement, et la détente (que l’on aborde par la détente du haut du corps, des bras et des épaules), enrobe la structure (Yang) de douceur et légèreté (Yin).

    Les points ci-dessous constituent cette qualité particulière de mouvement.

    Structure/alignement du corps (Shēntǐ duānzhèng 身体端正)

    Aligner le corps de manière à utiliser le moins de force musculaire possible pour maintenir une posture stable et bien enracinée. Relâchement de la plante du pied/chevilles/genou/bassin (“bascule” du bassin, détente pour trouver la position neutre). Dos relativement droit notamment au niveau des lombaires (atténuer la lordose) et du haut du dos (atténuer la cyphose). La nuque est droite (menton légèrement rentré pour détendre la nuque, regard à l’horizontal) et la tête, de par l’ensemble de la posture, est ainsi suspendue par un fil. La posture  repose plus sur l’alignement articulaire que sur l’utilisation de muscles qui sont normalement dédiés au mouvement. Bien sûr les muscles posturaux sont en pleine action.  D’autre part, au niveau du bassin, cette position permet de lier le haut et le bas par l’utilisation de l’ilio-psoas, entre autre, qui va donc permettre de lier les jambes au bassin/colonne. BaiHui, le sommet de la tête, est à la verticale de HuiYin, sur le périnée. La posture est plus stable,  moins fatigante pour le haut du corps, et renforce les jambes. Cette posture permet une diminution des tensions musculaires (notamment pour le haut du corps), ce qui est très bénéfique pour la santé, stimule la mise en place naturelle d’une respiration profonde, et permet l’émission d’énergie interne (Fā jìn 发劲) optimale dans l’aspect martial. Un autre aspect des plus importants que l’on aborde avec le travail de structure est de développer notre conscience du corps, notre proprioception, ce qui servira à l’ensemble du travail interne.

     

    Je ne vais pas rentrer ici dans tous les détails de la posture, mais voici un autre point relativement connu : au niveau du haut du dos et des épaules, on peut chercher à arrondir la ceinture scapulaire afin de bien coller les omoplates à la cage thoracique et ainsi limiter les efforts musculaire à ce niveau notamment pour la transmission de la force entre le tronc et les bras. A ce propos les classiques parlent de légèrement rentrer/vider la poitrine et arrondir le dos (Hánxiōng Bábèi 含胸拔背).

     
     

    Bien que nous effectuons ce travail de posture principalement en gardant le tronc droit et en alignant le sommet de la tête (Bǎi huì 百会) au périnée (Huìyīn 会阴), toutes sortes d’exercices ou même certaines formes de taiji, comme celle de la grue et du serpent (Shé què 蛇雀), contiennent des mouvements où la rectitude n’est pas maintenue: on se penche sur l’avant ou l’arrière, etc. Ces positions sont voulues par l’exercice afin de soutenir un travail particulier (des tissus, des articulations, des méridiens, etc.) et ce n’est donc pas en contradiction avec la posture décrite ci-dessus. Il est d’ailleurs à noter que même dans ces postures où l’on utilise plus de muscle, on peut travailler une structure optimale pour chaque posture, et ainsi malgré tout rechercher une détente la plus profonde possible. Un autre exemple est le style Wú (吴) du nord qui se pratique avec le tronc légèrement penché sur l’avant, dans la continuité de la jambe arrière.

    YangLaoshi ne donne pas énormément d’importance à la posture, mais il en parle malgré tout. Il est à noter que les asiatiques ont plus naturellement une telle posture (lordose plus discrète que pour nous autres occidentaux, sans parler de celle encore plus accentuée chez la population noire).

    D’autre part cette structure doit être vivante et non pas rigide, comme nous le verrons dans les notions suivantes de détente, d’ouverture/fermeture, de flux interne.

    Du Traité de Taiji Quan: «Ces conditions étant réunies, peu importe comme l'on bouge, on obtient toujours une position avantageuse. Si l'avantage n'est pas obtenu, c'est qu'à l'inverse on est désorganisé», que j'ai commenté ainsi: «Le texte mentionne de chercher alors la source de l'erreur dans les jambes et la taille, ce qui peut faire référence aux erreurs les plus communes de posture ou de mettre trop d'intention dans la partie qui émet.»

    Points concrets à observer

    Structure de base

    • Bassin en position neutre, bas du dos relativement droit (position qui naît d’une détente des pieds/chevilles et flexion des genoux)

    • Alignement de la tête/tronc/bassin, BaiHui (au sommet de la tête) verticalement au-dessus de HuiYin (périnée). Le dos est relativement droit, les cervicales aussi.

     

    Structure dans le mouvement

    • Garder cette position lors des déplacements avant/arrière, et de tous les déplacements, ce qui n’est pas chose aisée

    • Les déplacements de pieds: on avance le pied et on pause le talon légèrement sur le côté (un poing environ de décalage latéral entre le talon arrière et le talon avant). La pointe du pied, elle, se pose légèrement vers l’intérieur. Ces points assurent une bonne posture, une bonne stabilité, une énergie en spirale dans les jambes (chevilles, genoux, hanches).

    • Lors des mouvements avant/arrière du corps lorsque les pieds ne bougent pas: le déplacement avant/arrière n’est pas trop important, on reste ainsi structuré, la hanche ne vient pas trop au-dessus du genou (avant si on avance, arrière si on recule). Ainsi le genou est à l’intérieur par rapport à la cheville, la hanche à l’intérieur par rapport au genou (on crée un arc qui gère bien la force).

     

    La taille guide le mouvement (Zhǔzǎi yú yāo主宰于腰)

    Le traité de Taiji Quan dit « Les racines sont dans les pieds, l'émission dépend des jambes, le contrôle est dans la taille, et la manifestation est dans les extrémités » 

    La première chose à mettre en pratique est de guider les bras par le mouvement du corps. Autrement dit, si la main gauche avance, c’est que l’épaule gauche a avancé. Si elle recule, c’est que l’épaule gauche a reculé. Si ce n’est pas le cas, comment utiliser le moins de force possible dans le mouvement, notamment dans les bras ?

    De manière générale nous aurons un mouvement de rotation du tronc où une épaule avance et l’autre recule (voir le lien avec la rotation des axes ci-dessous), ou alors parfois les deux épaules qui avancent ou reculent en même temps (comment dans la poussée des deux mains – An). Le tronc étant bougé par la taille, la taille guide ainsi le mouvement.

    Le mouvement de la taille, lui, nait dans les jambes. Ainsi la force que l’on émet pour pousser avec les bras vient effectivement du sol : la jambe fait une extension (par exemple), le tronc pivote, une épaule avance, le bras de cette épaule pousse/frappe vers l’avant.

    Cette notion est très importante pour la pratique du taiji, et semble pourtant souvent ignorée. Sans mettre en place cette mécanique simple, il est très difficile de pousser/frapper avec des extrémités détendues (bras/jambes), les bras des pratiquants sont encore bien souvent trop tendus. Mais cet aspect mécanique n’est que la pointe de l’iceberg.

    Points concrets à observer

    • Chaque fois qu’une main avance ou recule, initier le mouvement du tronc. Si une main avance, c’est que l’épaule avance et l’emmène dans le mouvement. Si une main/bras vient sur le côté c’est que le tronc a pivoté pour l’y mener.

    • De manière générale, en lien avec les rotations des axes ci-dessous, le tronc est quasi constamment en train de pivoter gauche-droite.

    • Il en va de même au niveau des jambes, et donc le lien hanches/jambes : c’est le cas pour les frappes des jambes, mais déjà et surtout pour les déplacements. Ainsi une jambe « vide » qui se déplace est guidée par la taille qui lui transmet l’énergie de la jambe « pleine » (jambe d’appui) et la dirige.

    La détente (Fàngsōng 放松)

    Le taiji se pratique dans une grande décontraction mentale et musculaire. Les premières étapes de décontraction musculaire sont possibles grâce à la structure correcte (car il est difficile de se décontracter si nos grands muscles doivent tenir la posture), et consiste à bien détendre le haut du corps (notamment la nuque, les épaules et les bras). Dès le départ on prend conscience de nos tensions, que ce soit des tensions installées (pour différentes raisons, même émotionnelles), ainsi que de la tendance naturelle que nous avons à utiliser trop de force pour l’exécution d’un mouvement.

    Du Traité de Taiji Quan: «Dès l'entrée en mouvement, chaque partie du corps doit être légère et agile», ce qui nécessite la détente.

    Nous reviendrons sur le sujet plus en détail dans les étapes plus avancées de la pratique.

     

    Points concrets à observer

    • Les épaules sont détendues (on ne les soulève pas), les 2 épaules à la même hauteur

    • La nuque est droite et détendue

    • Les bras exécutent le mouvement avec le moins de force possible (aussi du fait qu’ils sont guidés par le corps - voir "la taille guide le mouvement" ci-dessus)

    Le vide et le plein (Xūshí 虚实)

    Dès l’entrée en mouvement le poids passe continuellement d’une jambe à l’autre. Le poids n’est jamais 50/50 sur les deux jambes, ce que l’on appelle la « double lourdeur », mais les passages de poids d’une jambe à l’autre sont fluides et continus.

     

    L’approche du vide et du plein se fait par la répartition du poids du corps sur chaque jambe : une jambe est plus légère (vide) et l’autre plus lourde (plein). Avec la pratique, il ne s’agit pas simplement de répartir d’un coup le poids entre les deux jambes, mais de transvaser le poids tout graduellement et sans jamais d'interruption.

     

    En avançant dans la pratique, le travail du vide et du plein s’étend à l’ensemble du corps et permet notamment en tuishou d’accepter/vider sous la poussée et donner/remplir d’un autre côté (réponse Yin/Yang en tuishou).

    Du Traité de TaijiQuan: «Il faut clairement comprendre le vide et le plein, chaque partie du corps est vide et pleine»

     

    Points concrets à observer

    • Le poids est réparti 50% sur chaque pied uniquement au début et à la fin de la forme.

    • Lors de tous les mouvements de la forme le poids est ainsi en train de passer d’un pied à l’autre.

    • Le ressenti du passage du poids d’un pied à l’autre s’affine, la capacité de passer graduellement le poids d’un pied à l’autre s’affine aussi.

    Mouvement en ronds/cercles (Yuánrùn 圆润)

    Tous les mouvements sont en cercles (on parle parfois de spirales). Il faut différencier les cercles externes, comme les mouvements circulaires que décrivent les bras dans l’espace, des cercles internes qui sont les rotations de 5 axes suivants: les 2 bras, les 2 jambes et le tronc, qui pivotent continuellement sur leur axe central. Ces rotations des axes sont liées et coordonnées, c’est à dire que la rotation de l’axe d’un bras est initiée par la rotation du tronc. Les déplacements aussi suivent des arcs de cercle.

     

    Petit à petit, en liant les différentes parties du corps, ce sont les rotations d’un axe qui entraine la rotation des autres, comme par exemple la rotation de l’axe de la colonne qui entraine la rotation des bras. C’est l’affinement du « la taille guide le mouvement » présenté ci-dessus.

     

    Points concrets à observer

    • Cercles externes : tous les mouvements de bras et de jambes, dans l’espace, se font en suivant des courbes

    • Cercles internes : les 5 axes sont continuellement en train de pivoter sur eux-mêmes
      ainsi un bras ne se déplace jamais sans rotation de l’avant-bras.

    • Le pivot du tronc entraine le pivot des bras

    L’affinage de l’attention et de l’intention pour raffiner le travail interne

     

    Ouverture et fermeture (Kāi Hé开合)

    La forme est une alternance de mouvements de transformation (accepter la force de l’adversaire, la mener au sol, Huà 化), et d’émission (répondre, pousser, frapper, Fā 发). En interne, on alterne alors des phases de fermeture et d’ouverture. Ceci inclus le travail plus grossier de reculer/avancer, de flexion/extension des articulations, mais va beaucoup plus loin dans un travail minutieux où, avec ou sans flexion/extension, l’articulation se ferme et s’ouvre (les deux partenaires osseux de l’articulation se rapproche ou s’éloignent en fonction de la détente des tissus).

    Lors de la phase d’émission, durant les premiers temps de pratique, émettre en poussant de la jambe arrière (extension du genou arrière) jusqu’au sommet de la tête et jusqu’aux LaogGong (centre des paumes) et bouts des doigts. Puis ce travail s’affine pour entrer dans un mouvement d’expansion minutieuse de l’ensemble du corps – Peng (à différencier ici du mouvement plus externe du Peng des 13 postures, qui lui-même puise sa source dans ce Peng plus minutieux). Peng est une expansion qui se fait donc en 3 dimensions (haut/bas, avant/arrière, gauche/droite).

    Du Traité de Taiji Quan «Haut, bas, avant, arrière, gauche, droite…de manière identique»

    Points concrets à observer

    • Ces alternances sont donc grossières au départ, plutôt physiques (reculer/s’enraciner pour transformer, avancer et pousser pour émettre)

    • Les aspects physiques eux-mêmes vont s’affiner avec le temps (certaines ouvertures/fermetures d’articulations par exemple)

    • Plus tard ce travail deviendra plus interne et toutes les articulations seront liées. L’ouverture/fermeture constituent alors un flux interne (flux vers le bas pour accepter, flux vers le haut pour émettre)

    • Puis, dans une étape encore plus avancée, ces phases ne font plus qu’une (on attaque en défendant, le flux vers le bas et le flux vers le haut se font simultanément).

    Le mouvement est global et unifié (Wánzhěng 完整)

    Toutes les parties du corps prennent part à l’action. On peut prendre comme point de repère les articulations: toutes les articulations s’animent en même temps, TOUTES (à quelques exceptions près, comme la mâchoire qui est simplement détendue). Il ne peut y avoir une partie qui ne bouge pas alors qu’une autre bouge. L’idée traditionnelle est de relier toutes les parties du corps, bouger le corps comme un collier de perle ou comme si l’on déroule un fil de soie. Le classique de Wu YuXiang (太极拳解 - 武禹襄) dit aussi Yīdòng wú yǒu bù dòng, yī jìng wú yǒu bù jìng一动无有不动,一静无有不静 : S’il y a du mouvement, rien n’est sans mouvement, s’il y a de l’immobilité, rien n’est mobile.

     

    Au niveau de la conscience corporelle, notre attention est posée ici sur la globalité du corps, l’unité (et non pas un grand niveau de détail, comme celui nécessaire au JunYun décrit ci-après).

    Le Traité de Taiji Quan fait référence à l'utilisation de toutes les parties du corps sur l'ensemble du texte.

     

    Points concrets à observer

    • D’une fois la forme débutée, toutes les parties du corps bougent, toutes les articulations bougent, jusqu’à la fin où tout s’arrête (très simple à évaluer pour un observateur).

    Le mouvement est harmonisé (Jūnyún均匀)

    Toutes les parties du corps bougent de manière harmonieuse, uniforme, que ce soit le geste visible ou encore ce qu’il se passe à l’intérieur du corps (détente par exemple). Il n’y a pas de partie qui bouge plus vite ni moins vite qu’une autre, il n’y a pas une amplitude plus grande ni moins grande.

     

    Au niveau de la conscience corporelle, notre attention est ici posée sur les détails du corps, pour, du moins de manière imagée, atteindre chaque cellule du corps. Ceci est un travail d'une finesse merveilleuse, mais très méconnu. Un des buts est vraiment d'affiner nos capacités motrices. Une fois ce travail réalisé, cela ne pose pas de problème si une partie du corps bouge plus qu'une autre, notamment par rapport à une application martiale: qui peut le plus peut le moins.

     

    Du Traité de Taiji Quan «Il ne peut y avoir de déficience ni d'excès, de bosse ni de creux, il ne peut y avoir d'interruption».

     

    Points concrets à observer

    • Il n’y a pas une partie du corps qui bouge plus rapidement que les autres, il n’est pas une partie du corps qui bouge plus lentement que les autres (très simple à évaluer pour un observateur).

    • Il n’y a pas une partie du corps qui bouge de manière plus ample qu’une autre (très simple à évaluer pour un observateur).

    Détendre en continu (Fàngsōng 放松)

    Détendre l’esprit et le corps, ce qui inclut le calme mental ainsi qu’un relâchement musculaire maximal tout en maintenant la structure et la posture (c’est la différence entre le FangSong et le mou que l’on trouve dans le sommeil). On cherche un effort musculaire minimal, mais cet effort sera différent pour chaque groupe de muscles. On retrouve ici l’harmonie du Yin et du Yang où l’utilisation de certains muscles “profonds”, que l’on a moins l’habitude de solliciter, permet le relâchement des muscles plus superficiels. Par exemple les muscles posturaux de la colonne sont en plein travail (pour ne pas s’écrouler), idem pour les muscles profond du bassin comme le psoas, alors que les fessiers et les grands muscles du dos sont détendus. Idem au niveau des bras où les grands muscles externes sont détendus, le mouvement des bras reposant sur les muscles plus profonds.

     

    Le Fàngsōng n’est pas seulement un état, mais aussi une action : l’action de détendre continuellement pour toujours raffiner cet état. D’ailleurs Fàngsōng 放松 en chinois est un nom, mais aussi un verbe.

     

    Cela implique de dissoudre les tensions musculaires qui ne sont désirables ni pour notre pratique martiale, ni pour notre pratique de santé. Pour le faire, l’idée est de détendre et ouvrir les articulations (松开关节), non pas d’ouvrir en terme de flexion/extension (où les muscles d’un côté ou de l’autre se contractent pour réaliser ce mouvement), mais ouvrir l’espace entre les extrémités osseuses, légèrement, car tous les muscles sont dans une détente continue. Ce travail est encore très peu connu de nos jours, et il est difficile d’évaluer le FangSong visuellement.

     

    La décontraction des articulations est source de grande agilité, car la détente musculaire permet une grande réactivité: le mouvement vient de la contraction musculaire, qui est optimale de par l’état décontracté de départ.

     

    Pour plus de détails sur ce sujet, voir ma traduction du texte de Yang Laoshi au sujet du FangSong.

     

    Points concrets à observer

    • Au fur et à mesure que notre ressenti se développe, chaque tension dans le corps devient perceptible, l’utilisation de trop de force pour la réalisation du mouvement l’est aussi. Il faut alors s’appliquer à dissoudre ces tensions.

    • Lors de l’exécution de la forme, si une personne vient poser ses mains sur nos bras, est-ce que des tensions sont perceptibles ?

     

    La légèreté et l’agilité (Qīng líng 轻灵)

    Le Traité de Taiji Quan commence ainsi: «Dès l'entrée en mouvement, chaque partie du corps doit être légère et agile». D’autre part la détente interne se manifeste jusqu’au tissus le plus externe du corps, donc au point de contact avec le partenaire: la peau.

    En posant nos mains sur un pratiquant de Taiji qui connaît ce NeiGong, le ressenti est donc particulièrement léger: on a l’impression de poser nos mains sur du coton. La boxe de coton étant d’ailleurs un autre nom donné au Taiji.

     

    Au niveau du Yin/Yang, on retrouve l’intérieur qui est Yang (la structure évoquée ci-dessus) et l’extérieure qui est Yin : enrober la structure de coton. Ces états peuvent aussi s’interchanger, mais c’est alors volontaire.

    Ce point-ci, bien qu’il soit cité partout et relativement simple à comprendre mentalement, est très souvent négligé. Pourtant c’est un point clé des classiques de taiji, comme la phrase citée ci-dessus en introduction, ou encore cette phrase du classique de Wang ZongYue: “Aucune plume ne pourrait être ajoutée, aucune mouche ne pourrait se poser”. La première partie de cette phrase décrit la sensibilité que l'on doit développer, et qui permet de détecter la moindre force qui commence à se construire sur notre corps. La seconde partie décrit comment l'on doit transformer cette force dès le départ (Huà zhān jìn 化粘劲), et ainsi ne pas lui donner la résistance dont elle a besoin pour se développer.

    Notre recherche est donc bien plus minutieuse que l’état de détente-élasticité souvent constaté chez les pratiquants de Taiji, surtout les adeptes de poussée-des-mains (TuiShou). Cet état souvent rencontré fait penser au bambou, alors qu’ici on cherche une texture de coton très bien représentée par la douceur de l'eau. L’eau qui ne s’oppose à rien dans le calme (Huà 化), mais qui vient à bout de tout sur la durée ou lorsqu’elle s’anime (Fā 发).

     

    A noter aussi le lien avec le déplacement agile nécessaire au combat libre. Nous cherchons donc à ne pas pratiquer un Taiji ou TuiShou où l’enracinement serait synonyme de lourdeur, car si les coups sont permis (coups de pieds et balayages notamment), alors cette décontraction  lourde, qui semblait un avantage, pourrait se retourner un peu contre nous.

    Yang Laoshi nous indique que la force de l’adversaire ne doit jamais pénétrer dans nos tissus (muscles, os, etc.). Cette force ne devrait même pas atteindre la peau, mais rester au niveau de l’habit. C’est un idéal bien sûr très difficile à atteindre dans un échange à vitesse réelle. Malgré tout, comme pour beaucoup d'idées poétiques décrites dans les classiques de taiji, ce n'est quand prenant ces indications très au sérieux et en y consacrant une pratique régulière et sincère que l'on peut vraiment développer des états qui sortent de l'ordinaire.

    Points concrets à observer

    • Au fur et à mesure que notre ressenti se développe, nous pouvons continuellement affiner la légèreté des membres

    • Lors de l’exécution de la forme, si une personne vient poser ses mains sur nos bras, est-ce qu’elle rencontre une certaine résistance qui lui permet d’émettre de la force (de la lourdeur, des tensions, de l'élasticité), ou au contraire a-t-elle l’impression de pousser du coton et de n’avoir rien sur quoi émettre sa force ?

    La liaison de tous ces éléments

    Le flux interne et la perméabilité (TōngTòu 通透)

    Tout s'interconnecte dans un flux dynamique et sans blocage. Tous ces points interagissent, et comme pour une recette de cuisine, le résultat n’est pas simplement un mélange d’ingrédients mais une nouvelle création. Le résultat est bien plus que la simple somme de ses composants. Les différentes étapes correspondent à celles décrites dans la transformation classique de Jīng Qì Shén (精气神). Il existe aussi des manières spécifiques de travailler le flux interne, notamment pour l'affiner et continuer à le développer, mais j'en parlerai en temps voulu.

    Ce flux interne est le résultat du voyage intérieur présenté sur cette page. En pratiquant ces exercices, nous développons notre regard interne et nous harmonisons notre Qi. De manière scientifique, c'est un travail des plus pointus pour développer, entre autre, 2 systèmes nerveux complémentaires (encore du Yin et du Yang): le système sensitif qui nous permet de ressentir les parties du corps (l'influx nerveux - que j'associe au Qi -  va de la périphérie au cerveau), et le système moteur qui permet de bouger ces parties du corps (l'influx nerveux va du cerveau à la périphérie). Durant ce voyage nous découvrons petit à petit notre corps en étendant notre conscience de celui-ci: au fur et à mesure de la pratique certaines régions deviennent tout à coup accessibles, de nouveaux ressentis (système sensitif), de nouvelles capacités motrices fines (système moteur). Et puis tout cela se lie dans un flux harmonieux: on peut accéder simultanément à différentes régions du corps, pour ensuite accéder simultanément à l'ensemble. Une fois ce premier ressenti du flux interne obtenu, le travail ne s'arrête pas là, car l'on peut ensuite affiner tout cela: ressentir une articulation de manière de plus en plus détaillée par exemple, ou encore bouger l'ensemble du corps en égalisant le Qi par l'harmonisation de l'influx nerveux lorsque l'on se rend compte que certaines parties travaillent plus que d'autres lors d'un mouvement spécifique. On rejoint ici l'hamonisation du Qi au niveau des méridiens, car la bioélectricité ne circule pas uniquement dans le système nerveux, mais aussi dans les fascias (les tissus conjonctifs - sujet à suivre). Quel plaisir de pratiquer la forme dans cet état-là.

    Ainsi, tout l’être exécute le mouvement, en décontraction et de manière optimale.  Le corps et l'esprit ne font qu'un, de manière très concrète et mesurable de nos jours par les neurosciences, et c'est notre manière d'accomplir la première étape taoïste d'harmonisation de soi. Pour l'étape suivante d'harmonisation avec l'autre ces principes vont alors s'étendre à la pratique à deux, et j'en parlerai prochainement.

    Cet état de flux interne est décrit dès la première phrase du traité de Taiji Quan, mais aussi dans l'ensemble du texte:

    • «Dès l'entrée en mouvement, chaque partie du corps doit être légère et agile, toutes doivent être minutieusement liées entre elles»

    • «Le Qi est stimulé, l'attention est tournée vers l'intérieur»

    • «Il ne peut y avoir de déficience ni d'excès, de bosse ni de creux, il ne peut y avoir d'interruption»

    • «Les racines sont dans les pieds, l'émission dépend des jambes, le contrôle est dans la taille, et la manifestation est dans les extrémités. Ce flux s'exécute simultanément, dans un mouvement unifié»

    • «Toutes les cellules sont minutieusement liées, il ne peut y avoir la plus infime coupure»

    Niveau martial, cela permet de développer une force puissante et agile, une grande vitesse et de bons réflexes (par une harmonie avec l’autre). Le traité de Taiji Quan dit:

    • «Ces conditions étant réunies, peu importe comme l'on bouge, on obtient toujours une position avantageuse. Si l'avantage n'est pas obtenu, c'est qu'à l'inverse on est désorganisé»

    • «A notre contact l'opposant se désorganise et s'inflige la défaite, il s'est lui-même coupé ses racines. Cela se fait rapidement, et sans aucun doute»

    Niveau santé, en mettant l’accent sur un travail de détente globale du corps et de l'esprit, on met alors en pratique les principes de médecine chinoise suivants :

    • Yì Dào Qì Dào (意到气到): là ou va la pensée va l’énergie. Et comme notre pensée envahit alors l’ensemble du corps de manière uniforme, il s’agit d’un profonde harmonisation globale au niveau énergétique

    • Tǐ Sōng Qì Zìjǐ Dòng (体松气自己动) : si le corps est détendu, alors l’énergie bouge d’elle-même (il n’est pas nécessaire de la guider par la pensée). Et dans notre pratique, la détente du corps est un élément clé et bien plus affiné que cela se fait en général en Taiji

     
     

    Quelques conseils

    Pour développer ces aspects, il est nécessaire de d'abord les ressentir sur une personne qui nous les démontre, et qui nous explique comment s'y entrainer. Il est à mon avis en effet quasi impossible de les développer uniquement en lisant la théorie et en pratiquant des exercices. De ce fait, il faut régulièrement ressentir la détente et le TōngTòu, et garder ce ressenti à l'esprit.

    Comme nous l'avaons vu, la pratique est très riche. Mais il vaut mieux éviter de vouloir travailler plusieurs choses en même temps, par exemple lors d’un seul mouvement. Car comme notre conscience ne peut gérer qu’une seule pensée à la fois, notre cerveau va alors passer très rapidement d’une chose à l’autre, et ceci n’est pas souhaitable, ni pour le calme recherché, ni pour la santé cérébrale  [2]. C’est bien sûr différent lorsqu’une chose a été apprise et est alors guidée inconsciemment, ce qui permet de réaliser plusieurs choses simultanément  (l’inconscient étant bien plus puissant que le conscient) car elles sont petit à petit intégrées (on va vers la maîtrise de ces aspects-là, le Kung-fu).

     

    On peut comparer ce processus à l’apprentissage de la conduite, où il est important de d’abord s’entrainer à chaque aspect spécifique (embrayage/débrayage, passage de vitesses, regard et attention, etc.), puis gentiment tout s’intègre et on peut alors conduire en ne pensant « à rien », car chaque tâche s’automatise, les pieds et les mains semblent bouger d’eux-mêmes car il sont pilotés par notre inconscient. Si pour la conduite on mettait la charrue avant les boeufs en proposant au débutant "vas-y, ne pense à rien et soit juste dans l'instant présent", ce serait relativement dangereux. En taiji, de se contenter de pratiquer la forme simplement en faisant un enchainement de mouvement et en ne pensant en rien n'est pas dangereux en soit. Cela apporte déjà d'énormes bienfaits, mais cela ne permettra pas d'aborder les aspects plus profonds du TōngTòu, même avec des décennies de pratique. 

    Sur l'image suivante je tente de décrire visuellement ce que ressens un pratiquant qui évolue dans ce voyage intérieur, en prenant comme point de repère les articulations, le développement de plus en plus fin du ressenti et la mobilisation des articulations, pour arriver à une connexion fine de l'ensemble du corps. L'articulation est importante ici car nous approchons le travail énergétique par le mouvement, mais le flux qui se développe et cette sensation de Qi touchera bien l'ensemble des tissus du corps (l'image ci-dessous ne représente que l'évolution du ressenti au niveau des articulations):

    Lors de la pratique d’une forme on peut donc se laisser aller dans l’enchainement, dans un état méditatif de calme ou de contemplation (notre conscience est sur l’attention, le ressenti). Mais on peut aussi ajouter un certain travail, et alors notre attention (passivité, écoute) est complétée par l’intention (action, mais dans le calme). Ces deux états sont des états méditatifs qui permettent de récolter des bienfaits physiologiques concrets et puissants qui sont l’inverse du stress (et qui ont été scientifiquement étudiés et reproduits [1]).

    En résumé, lorsque l’on désire travailler sur un aspect précis (travail externe ou interne), on choisit une seule chose sur laquelle poser l’attention/l’intention pour un ensemble de mouvements (voire toute la forme). On évite d’avoir la pensée qui est encombrée d’une quantité de points à respecter/travailler, de passer rapidement d’un à l’autre, ce qui serait péjoratif et pour notre état de calme, et pour notre progression.

    Il est aussi important de régulièrement pratiquer juste pour le plaisir, sans se soucier du travail interne. Et il se pourrait bien que ce soit à ce moment -là que, comme pour tant de grandes découvertes, la magie s'opère, surgissant de notre puissant inconscient.

    Bonne pratique

    Fabian

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    [1] voir notamment les recherches du Dr. Herbert Benson (université de Harvard) et ses ouvrages au sujet de la « relaxation response », dont je parle aussi dans un article de mon blog

    [2] le fait de passer sans arrêt d’une chose à l’autre est actuellement considérée par les neurosciences comme une très mauvaise habitude pour notre santé cérébrale: "multi-tasking is toxic to your brain and your health" du livre "Make Your Brain Smarter" de Sandra Bond Chapman, 2013.

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