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    Voie du Milieu

    Utilisation de la force (Li 力), du Yi (意), du Qi (气) ?

    January 2, 2014

    Sans prétendre avoir la réponse à ce qui est une source de grandes discussions, comme dans cet échange Facebook récent, je pense que les neurosciences permettent de donner une réponse claire et simple sur le lien entre la force musculaire, le Qi et le Yi. Ces explications ne conviendront pas forcément aux gens qui aiment une approche  plus ésotérique voire mystérieuse. Pourtant elles éclairent et soutiennent les notions des classiques comme "là où va la pensée va l'énergie" tout en permettant de mesurer la sagesse des anciens qui ont élaboré le Taiji Quan en mettant l'accent sur le Yi plutôt que sur les prouesses physiques (force brute, souplesse, etc.).

     

    Je respecte les autres approches martiales et le travail conséquent fournit par chaque pratiquant, mais pour ma part je suis fasciné par le Taiji Quan dont la pratique permet réellement d'obtenir un niveau martial de qualité, qui n'a rien à envier aux approches plus démonstratives, tout en offrant dans le même entrainement des bienfaits non négligeables pour la santé.

     

    Li représente donc la force musculaire. Ma compréhension "basique" du Yi et du Qi est décrite dans les concepts-clés de ma traduction du traité de Taiji Quan. Je comprends donc le  Yi en tant que fonctions du cerveau qui nous donnent un accès conscient à nos capacités sensitives (proprioception et ensemble des récepteurs sensoriels) et motrices. Ceci englobe donc les deux homonculus (sensitif, moteur), les liens qui existent et se créent entre les différentes structures du cerveau pour coordonner le mouvement (p. ex. cervelet et cortex préfrontal), et certainement bien d'autres notions à découvrir encore. Je parle ici de la conscience car elle permet de programmer les réponses automatisées de l'inconscient; une fois ces réponses devenues en grande partie inconscientes on atteint ce que je considère le niveau de la "maîtrise", dont je suis personnellement encore bien loin.

     

    Force est de constater que les anciens ont mis le doigt sur des concepts qui ne sont expliqués que depuis quelques décennies et d'autres encore non compris. La plasticité cérébrale, proposée au début du 19è siècle mais de suite réfutée, n'est reconnue que depuis la moitié du 20è siècle; et ces merveilleux effets placébo/nocébo font actuellement l'objet d'études poussées.

     

    Le Qi quant à lui est un terme très vague et appliqué à une quantité de phénomènes de différents ordres. Certains d'entre eux trouvent une explication de nos jours, d'autres sont encore peu compris, voir du domaine de l'imagination (et la puissance qui lui est reconnue).

     

    Les anciens avaient découverts bien des fonctionnements physiologiques et avaient pressentis les aspects plus subtiles: énergie vitale, le Qi protecteur (Wei Qi 卫气),  le Qi inné (Yuan Qi 原气) et acquis (Hou Tian Qi 后天气). Ces notions font bien sûr étrangement penser aux compréhensions plus récentes telles que la bioélectricité, les systèmes nerveux-immunitaire-endocrinien, l'ADN et l'épigénétique (qui permet de passer des comportements acquis entre la mère et l'enfant, source), l'atomique et le subatomique, les quantas, etc.

     

    En matière de bioélectricité, il faut différencier l'influx nerveux de l'énergie bioélectrique qui parcourt les tissus conjonctifs. Ce dernier phénomène permet certainement de tirer un parallèle avec les méridiens d'acupuncture. En 1990 déjà ce papier détaillait des observations intéressantes: la réalité scientifique de l'éternel point d'acupuncture.

     

    Les anciens n'ayant pas fait mention explicite de ces éléments compris plus récemment et auxquelles nous pouvons rattacher le Yi et le Qi, il ne me semble pas y avoir contradiction.

     

    Dans le contexte de ce post qui concerne plus spécifiquement le mouvement et l'échange martial, il est suffisant de comprendre le Qi en tant qu'influx nerveux.

     

    Le lien entre le Yi (le centre de commande conscient et inconscient, le système sensitif qui reçoit l'information et le système moteur qui génère une action - l'intention), le Qi (l'influx nerveux, l'énergie), et la force musculaire (la résultante de l'influx moteur) est simple,  logique, et fait tout son sens aussi bien scientifiquement qu'en éclairage des classiques du Taiji Quan.

     

    Les anciens ont su élaborer des exercices qui travaillent sur différents tissus  observables déjà à l'époque (muscles - et leur travail en détente, tendons, articulations-ligaments-cartilage, etc.), mais aussi et surtout pour ce post, une minutie pour développer différentes structures qu'ils ne pouvaient que pressentir: le cerveau et ses neurones, leurs liens et l'énergie qu'ils véhiculent. La particularité de ces exercices ne se voit pas de l'extérieur. Un observateur ne peut pas deviner quel est le travail en cours car les mouvements lents dont il est le témoin ne sont que la surface visible de cet iceberg nommé "travail interne" (NeiGong 内功). Pour un même mouvement apparent, on peut travailler une multitude d'aspects internes. A notre époque des machines sont capables de mesurer et témoigner de ce travail interne.

     

    Ainsi, pour que l'exercice de Taiji Quan soit optimal et non pas un simple exercice "classique", il faut en effet utiliser le Yi et non pas le mouvement habituel - la force musculaire et l'attention habituelle - comme nous le faisons dans la plupart des gestes, des exercices, et même d'autres pratiques martiales. Lorsque l'on fait un geste martial, si on le fait en répétition de manière purement "technique", sans entrer dans le ressenti, l'amélioration dépend aussi de la plasticité neuronale mais de manière classique, comme lorsque on apprend un geste dans la vie de tous les jours. Si par contre le mouvement est profondément ressenti et minutieusement travaillé, alors seulement le modelage neuronal est optimal pour obtenir les caractéristiques recherchées dans notre pratique. De la même manière, de frapper régulièrement dans un sac va reposer sur la plasticité cérébrale pour améliorer le geste et son efficacité, mais avec l'approche du Taiji on obtient un résultat au minimum équivalent  en frappant tout lentement dans le vide lors de l'enchaînement de mouvements d'une forme ou d'exercices spécifiques. Si l'on recherche l'efficacité martiale, il sera malgré tout nécessaire d'aussi travailler en rapidité et puissance, mais ce n'est qu'un petit  pourcentage du temps d'entrainement.

     

    Cette pratique lente et minutieuse est la clé pour affiner le geste, coordonner au plus haut point l'ensemble du corps pour que chaque cellule prenne part à l'action, ou encore acquérir une grande fluidité et vitesse (née de la détente, mais aussi des conduits de l'énergie - gaines de myéline - qui se renforcent par ce travail du Yi). En termes de Taiji on parle alors d'émission d'énergie (FaJin 发劲), qui trouve encore une fois une explication simple et profonde de nos jours, et qui est le fruit d'un long travail à première vue fastidieux.

     

    Mais encore une fois, il ne suffit donc pas de pratiquer "lentement" pour toucher à ces mécanismes profonds. Il faut volontairement et consciemment y ajouter les ingrédients décrits dans les classiques, et qui reposent donc sur le Yi. Sans cela, il s'agira plutôt d'une gymnastique lente aux bienfaits intéressants malgré tout. La lenteur n'est pas le but, mais plutôt la condition. Il est impossible de travailler ces aspects sans y mettre l'attention, et il est impossible d'y mettre cette attention en travaillant rapidement, du moins pendant quelques années.

     

    Yang Laoshi nous fait aussi pratiquer purement mentalement, sans mouvement, différents exercices pour travailler certains aspects de manière spécifique. Encore une fois la science a démontré qu'un mouvement "pensé" permet de travailler de manière très efficace le mouvement réel. Nombre de sportifs de haut niveau ont d'ailleurs recours de nos jours à la visualisation, comme par exemple dans le ski ou la natation.

     

    Une grande partie de ce "travail interne" est décrit très clairement dans le traité de Taiji Quan, mais il est quasiment impossible pour le lecteur d'en saisir le sens profond sans poser ses mains sur quelqu'un qui en a la maîtrise. Grâce à Yang Laoshi (par ses recherches et la transmission qu'il a lui-même reçue) je vous en ai proposé une traduction qui est bien différente de toutes celles auxquelles j'ai eu accès jusqu'ici, et j'espère que les explications soient suffisamment claires pour servir à toutes et tous.

     

    En conclusion, on peut dire que le Taiji Quan permet de travailler de manière très efficace sur des structures tangibles de notre corps (muscles, tendons, articulations, organes internes, etc.), mais qu'il est aussi l'exercice par excellence pour développer notre système nerveux. Ce système s'entretient et vieillit plutôt bien, ce qui montre une fois encore la sagesse des anciens.

     

    Ainsi "Utiliser le Yi et non pas la force" (yong yi bu yong li 用意不用力) ne nous interdit pas d'utiliser la force, mais nous indique de bien développer notre système nerveux, plutôt que de la force musculaire brute. Travailler sur la source énergétique de la force (système nerveux central et périphérique) plutôt que sur les tissus locaux (les fibres musculaires). Le but étant de pouvoir générer une force différente, globale, explosive, comme par exemple pour le Fa Jin, ce qui nécessite une tension musculaire minimale.

     

    Avec une perspective différente, je vous invite à lire le post de Dominique Falquet "du clivage interne/externe", et dans un prochain post j'envisage de parler de l'utilisation du Qi à distance.

     

    Bonne pratique et tous mes voeux de santé pour 2014

    Fabian

    (source de l'image)

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